lundi 13 mai 2013

Oda a Rio de Janeiro _ Pablo Neruda


Ce weekend, dans une librairie, je suis tombé sur ce poème sublime de Pablo Neruda. J'ai eu l'irresistible envie de le traduire (de l'espagnol) pour vous le faire partager, pour peu que ça en intéresse quelques uns.

Il m'a particulièrement touché car c'est un chant lyrique qui décrit les charmes enchanteurs de la ville, son incroyable beauté naturelle, mais n'oublie pas sa part d'ombre, son arrogance, sa superficialité et son injustice... On y trouve aussi beaucoup de références à la géographie de la ville, sa société, son histoire.

neruda_foto

Le poème est tiré des Odes élémentaires (Odas Elementales), 1954.

Ode à Rio de Janeiro

Rio de Janeiro, l'eau
est ton pavillon
et agite ses couleurs,
souffle et retentit dans le vent,
cité,
noire naïade,
de clarté infinie,
d'ombre torride,
de pierre et d'écume
c'est ton tissu,
le balancement cadencé
de ton filet marin,
le bleu mouvement
de tes pieds ensablés,
la brindille allumée
de tes yeux.

Rio, Rio de Janeiro,
les géants
ont saupoudré ta statue
avec des grains de poivre,
ils ont laissés
dans ta bouche
ailerons de la mer, nageoires
étrangement tièdes,
promontoires
de la fertilité, mamelons de l'eau,
pentes de granite,
lèvres d'or,
et entre la pierre brisée
le soleil marin
illuminant
les écumes étoilées.

Oh Beauté,
oh citadelle
à la peau phosphorescente,
grenade
de chair bleue, oh déesse
tatouée de successives
vagues d'agate noire,
de ta statue dénudée
exhale un arôme de jasmin mouillé
par la sueur, un acide
rosée
de caféiers et de vergers
et peu à peu sous ton diadème,
Entre la double merveille
de tes seins,
entre coupole et coupole
de ta nature
affleure la dent du malheur,
la queue cancéreuse de la misère humaine,
dans les collines lépreuses
la grappe inclémente
des vies,
luciole terrible,
émeraude
extraite
du sang,
ton peuple jusqu'aux limites
de la forêt s'étend
et une rumeur opprimée,
pas et sourdes voix,
migrations d'affamés,
pieds obscurs ensanglantés,
ton peuple,
bien loin des riches,
dans la dense amazonie,
oublié,
dans le Nord,
oublié
des épines,
oublié
assoiffés sur les hauts plateaux,
oublié,
dans les ports, mordus
par la fièvre,
oublié,
à la porte
de la maison d'où ils ont été expulsés,
te demandant
un seul regard,
et oublié.

Dans d'autres terres,
royaumes, nations,
îles,
la capitale,
la couronnée,
était une ruche
de travaux humains,
exemple de la misère
et de l'habileté,
foie de la pauvre monarchie,
cuisine de la pâle république.
Tu es l'aveuglante
vitrine
d'une nuit sombre
la gorge
couverte
des eaux marines
et l'or
d'un corps
abandonné,
tu es
la porte
délirante
d'une maison vide,
tu es
l'antique péché,
la salamandre
cruelle,
intacte
sur le brasier
des grandes douleurs de ton peuple,
tu es
Sodome
Oui,
Sodome,
éblouissante,
avec un fond sombre
de velours vert
entouré
d'ombre froncées, des eaux
illimitées, tu dors
dans les bras
de l'inconnu
printemps
d'une planète sauvage.

Rio, Rio de Janeiro
combien de choses
je dois te dire. Noms
que je n'oublie pas,
amours
qui mûrissent leur parfum,
tu te retrouves, quand
de ton peuple
une vague
ajoute à ton diadème
la tendresse,
quand
à ton pavillon d'eaux
grimpent les étoiles
de l'homme,
non pas de la mer,
non pas du ciel,
quand,
dans la splendeur
de ton auréole
je vois
le noir, le blanc, le fils
de ta terre et ton sang,
élevés
jusqu'à la dignité de ta beauté,
égales dans ta lumière resplendissante,
propriétaires
humbles et fiers
de l'espace et de la joie,
alors, Rio de Janeiro,
quand
quelques fois
pour tous tes enfants
non pas seulement pour quelques uns,
tu donnes ton sourire, écume
de brune naïade,
alors
je serai ton poète
j'arriverai avec ma lyre
à chanter en ton parfum
et dormir en ton sein
de platine,
dans ton sable
incomparable,
dans la fraîcheur bleue de l'éventail
que tu ouvriras dans mon rêve
comme les ailes d'un
gigantesque
papillon marin.





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