Ce weekend, dans une librairie, je suis tombé sur ce poème sublime de Pablo Neruda. J'ai eu l'irresistible envie de le traduire (de l'espagnol) pour vous le faire partager, pour peu que ça en intéresse quelques uns.
Il m'a particulièrement touché car c'est un chant lyrique qui décrit les charmes enchanteurs de la ville, son incroyable beauté naturelle, mais n'oublie pas sa part d'ombre, son arrogance, sa superficialité et son injustice... On y trouve aussi beaucoup de références à la géographie de la ville, sa société, son histoire.
Le poème est tiré des Odes élémentaires (Odas Elementales), 1954.
Ode à Rio de Janeiro
Rio
de Janeiro, l'eau
est
ton pavillon
et
agite ses couleurs,
souffle
et retentit dans le vent,
cité,
noire
naïade,
de
clarté infinie,
d'ombre
torride,
de
pierre et d'écume
c'est
ton tissu,
le
balancement cadencé
de
ton filet marin,
le
bleu mouvement
de
tes pieds ensablés,
la
brindille allumée
de
tes yeux.
Rio,
Rio de Janeiro,
les
géants
ont
saupoudré ta statue
avec
des grains de poivre,
ils
ont laissés
dans
ta bouche
ailerons
de la mer, nageoires
étrangement
tièdes,
promontoires
de
la fertilité, mamelons de l'eau,
pentes
de granite,
lèvres
d'or,
et
entre la pierre brisée
le
soleil marin
illuminant
les
écumes étoilées.
Oh
Beauté,
oh
citadelle
à
la peau phosphorescente,
grenade
de
chair bleue, oh déesse
tatouée
de successives
vagues
d'agate noire,
de
ta statue dénudée
exhale
un arôme de jasmin mouillé
par
la sueur, un acide
rosée
de
caféiers et de vergers
et
peu à peu sous ton diadème,
Entre
la double merveille
de
tes seins,
entre
coupole et coupole
de
ta nature
affleure
la dent du malheur,
la
queue cancéreuse de la misère humaine,
dans
les collines lépreuses
la
grappe inclémente
des
vies,
luciole
terrible,
émeraude
extraite
du
sang,
ton
peuple jusqu'aux limites
de
la forêt s'étend
et
une rumeur opprimée,
pas
et sourdes voix,
migrations
d'affamés,
pieds
obscurs ensanglantés,
ton
peuple,
bien
loin des riches,
dans
la dense amazonie,
oublié,
dans
le Nord,
oublié
des
épines,
oublié
assoiffés
sur les hauts plateaux,
oublié,
dans
les ports, mordus
par
la fièvre,
oublié,
à
la porte
de
la maison d'où ils ont été expulsés,
te
demandant
un
seul regard,
et
oublié.
Dans
d'autres terres,
royaumes,
nations,
îles,
la
capitale,
la
couronnée,
était
une ruche
de
travaux humains,
exemple
de la misère
et
de l'habileté,
foie
de la pauvre monarchie,
cuisine
de la pâle république.
Tu
es l'aveuglante
vitrine
d'une
nuit sombre
la
gorge
couverte
des
eaux marines
et
l'or
d'un
corps
abandonné,
tu
es
la
porte
délirante
d'une
maison vide,
tu
es
l'antique
péché,
la
salamandre
cruelle,
intacte
sur
le brasier
des
grandes douleurs de ton peuple,
tu
es
Sodome
Oui,
Sodome,
éblouissante,
avec
un fond sombre
de
velours vert
entouré
d'ombre
froncées, des eaux
illimitées,
tu dors
dans
les bras
de
l'inconnu
printemps
d'une
planète sauvage.
Rio, Rio de Janeiro
combien
de choses
je
dois te dire. Noms
que
je n'oublie pas,
amours
qui
mûrissent leur parfum,
tu
te retrouves, quand
de
ton peuple
une
vague
ajoute
à ton diadème
la
tendresse,
quand
à
ton pavillon d'eaux
grimpent
les étoiles
de
l'homme,
non pas
de la mer,
non pas
du ciel,
quand,
dans
la splendeur
de
ton auréole
je
vois
le
noir, le blanc, le fils
de
ta terre et ton sang,
élevés
jusqu'à
la dignité de ta beauté,
égales
dans ta lumière resplendissante,
propriétaires
humbles
et fiers
de
l'espace et de la joie,
alors,
Rio de Janeiro,
quand
quelques
fois
pour
tous tes enfants
non
pas seulement pour quelques uns,
tu
donnes ton sourire, écume
de
brune naïade,
alors
je
serai ton poète
j'arriverai
avec ma lyre
à
chanter en ton parfum
et
dormir en ton sein
de
platine,
dans
ton sable
incomparable,
dans
la fraîcheur bleue de l'éventail
que
tu ouvriras dans mon rêve
comme
les ailes d'un
gigantesque
papillon
marin.
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