vendredi 18 octobre 2013

O MUNDIAL

Les supermarchés de Rio sont tous outrageusement chers. Le seul un tant soit peu économique, c'est le Mundial. 1 à 2 euros moins chers que les autres, sur tous les produits. Ça fait une très grosse différence au moment de passer à la caisse. Du simple au double. Donc si tu n'as pas une rente de dix mille réais par mois, en général tu es obligé de passer par là.

Mais le Mundial, c'est l'enfer.
Et je pèse mes mots.
Si tu y rentres, tu ne sais pas quand tu en sortiras.
Ni dans quel état.

Pour le dire autrement, on peut citer Alberto Laiseca, auteur argentin selon lequel la vie est un gâteau de merde et chaque jour amène sa part. C'est au Mundial que tu réalises que cette théorie tient debout. La cerise sur le gâteau, c'est le début du mois. Quand tout le petit peuple de Rio reçoit son salaire et se rue au supermarché pour faire les réserves mensuelles.

Parmi les Mundial de Rio, le pire de tous est sans doute celui de Copacabana : le supermarché où je fais mes courses chaque semaine, mes bras ne pouvant supporter une plus grande quantité de nourriture.





Quand tu arrives, tu es d'abord surpris par l’exiguïté des lieux, tu as l'impression d'entrer dans un supermarché en miniature, comme s'il avait été conçu pour des hobbits. On dirait que les murs du Mundial sont en caoutchouc, que la surface est extensible et qu'il contient deux fois plus que le volume qu'il devrait contenir. Tu es comme Alice quand elle tombe dans le terrier du lapin blanc.





Les rayons sont très serrés et quand deux caddies se croisent dans le sens opposé, ça ne passe pas. Les bouchons s'accumulent et des queues se forment au milieu des rayons. Il faut se battre pour se frayer un chemin jusqu'aux produits qui t'intéressent.

Comme je l'ai déjà dit, tout le peuple de Rio va au Mundial. Mais à Copacabana, le peuple, c'est surtout des petites vieilles irascibles. Les vieux sont partout : Copacabana est un des quartiers à l'indice d'age le plus élevé du Brésil. C'est un peu comme notre Côte d'Azur, ils viennent tous mourir au soleil. Ils nous bloquent le chemin dans les rues, dans les boutiques, dans les autobus, et surtout au Mundial. Les vieux adorent ça, passer l'après-midi au Mundial.



Tu arrives et tu vois les files interminables de vieilles, de pauvres (comme toi) et d'obèses (comme toi dans quelques années), en jogging et marcel, suant (pas de clim au Mundial), mal coiffés, avec des caddies qui débordent. Tu as très franchement envie de faire demi-tour, mais tu penses à tes placards et ton réfrigérateur vide, à ton pot de fromage que tu as payé dix reais au lieu de trois, hier dans la supérette au coin de la rue. Alors tu fronces les sourcils et tu y vas. La boule au ventre et le couteau entre les dents.



Bon, quand tu arrives, ta première mission est de trouver un caddie. Ce n'est pas chose facile, évidemment. L'affluence est telle que tous les caddies sont constamment occupés. Tu dois t'approcher des caisses, tu te fraies un chemin parmi les gens qui font la queue et tu attends que quelqu'un termine son paiement pour lui prendre son chariot. Car les caddies ne dépassent pas la caisse (à peine assez large pour faire passer une personne de mon gabarit. Je me demande encore comment font les obèses). Quand tu as déposé tes achats, les autres doivent libérer l'espace suffisant pour faire passer le caddie et faire une chaîne pour le renvoyer à sa destinée vers le début de la file, dans le grand maelström du Mundial.

Sinon tu peux aussi trouver un caddie abandonné avec des choses dedans, le vider dans un autre caddie abandonné pour le libérer. Oui, une habitude curieuse des brésiliens est de mettre un tas de choses dans le caddie et d'en laisser la moitié dedans au moment du passage en caisse. Donc souvent, ce caddie revient avec des tas de choses non achetées à l'intérieur. De nombreux employés ont d'ailleurs comme rôle de vider ces caddie pour qu'ils soient disponibles pour les clients. Tandis qu'un autre bataillon doit remettre les produits dans les rayons. (Vous n'imaginez pas le nombre d'employés qui travaillent au Mundial.)

Un jour, j'avais enfin trouver un caddie, et mis deux ou trois choses dedans. Je l'ai laissé deux petites secondes sans surveillance, le temps de trouver le paquet de biscuit qui m'intéressait. Et hop. Il avait disparu. Retour à la case départ. Avec le droit de reprendre une part du gâteau au passage.


Pour fréquenter le Mundial, il vaut mieux suivre un cours de yoga, ou faire régulièrement des séances de méditation. Là, les coups de coude, les embouteillages tous les 5 mètres, les "com licença" agressifs des petites vieilles qui te demandent de libérer le passage ont vite fait de mettre ta patience à rude épreuve. Il est d'ailleurs impossible de s'arrêter et de rêver devant un rayon pour choisir parmi les variétés de sauce tomate. Il faut suivre le rythme du Mundial.

Dans les rayons du Mundial, il est difficile de connaître le prix de ce qu'on achète. Souvent les étiquettes sont mélangées, arrachées ou tout simplement absentes. Il vaut mieux aussi vérifier la date de validité des produits, il n'est pas rare que des denrées périmées de plusieurs jours soient toujours disponible à la vente. Il arrive aussi que les fruits et légumes aient une allure assez inquiétante. Il faut savoir que là, une tomate, ce n'est pas rouge mais orange. Une tomate mûre ne supporterait pas son séjour ici. Dans les rayons fruits et légumes, on voit aussi des gamins qui jouent au foot avec les oignons. La cage, c'est tes jambes.

Et si tu veux des produits frais comme du jambon tranché ou du fromage au poids, tu fais la queue. Si tu veux des saucisses ou de la viande séchée, là encore, tu fais la queue.

Un autre obstacle à la collecte de tes achats, c'est l'armée d'employés du Mundial. Ils sont aussi grossiers qu'incompétents. Ils te bousculent pour passer avec leur chariot. Quand ils arrivent au rayon à réapprovisionner, ils laissent leur cargaison en plein milieu du passage déjà très étroit. Ils te regardent l'air de dire "Toi, le client, tu gènes Tu vois pas que tu es dans mes pattes et que tu m'empêches de faire mon boulot."




Quand tu as réussi à collecter tout ce que tu voulais acheter (tu oublies volontairement les surgelés car, avec la chaleur de 40 degrés qu'il fait dehors, tu sais bien qu'ils vont arriver tout mous, tu as déjà fait le test), il ne te reste plus que l'épreuve ultime.
Carthage.
Waterloo.
Le passage en caisse.


Les caisses, comme le reste, paraissent sortir d'un supermarché de poupée tant elles sont étroites. Elles s'alignent, nombreuses, au bord du magasin, complétées par des files interminables et bordéliques. Les caisses sont si proches les unes des autres que la foule des personnes qui font la queue est compacte, il est donc très difficile de s'y retrouver dans les différentes files. Or, le choix de la caisse est un moment stratégique qui peut te faire gagner ou perdre une demie heure, selon les cas. Il s'agit d'être prudent et avisé.


Au moment d'en choisir une, tu dois demander à la personne de devant quel numéro de caisse elle suit pour savoir si c'est intéressant. Par exemple, elle te dit qu'elle suit bien la file 10/11, une file double (ce sont les caisses qui font l'angle). Tu bondis de joie. Super, seulement cinq chariots pas trop remplis, ça va être rapide. Sauf que quelques temps après, elle s'aperçoit que non, elle suivait la file d'à côté. Et tu te retrouves à perdre un temps fou. Mais si tu arrives, par chance, à entrer dans la file double, il arrive que l'une des deux ferme au beau milieu du périple et tu perds encore vingt minutes.


Bon, dans la file, il arrive que tu respires un peu. Même dans les pires situations on peut trouver quelques plages de bonheur. Tu partage ta souffrance avec les autres et ça va un peu mieux. Car tout le monde est conscient de l'enfer du Mundial. Parmi tes compagnons de galère, naît parfois un élan de solidarité fraternelle. Les gens s'entraide. Tu laisses la personne en face de toi aller chercher le paquet de sucre qu'elle a oublié. Une vieille te tape la causette et vous entamez un grand débat philosophique sur les bienfaits et travers de la crème de ricota. Une jolie caissière te fais des sourires charmeurs et te vante les qualités de la lessive que tu achètes. Une mère délaissée s'épanche sur l'ingratitude de son fils. Pendant ces quelques minutes, le Mundial devient aussi volubile que le divan d'un psychanalyste.

Enfin, tu déposes tes produits et tu te retrouves en face de la caissière. Si tu as de la chance elle sait faire son travail. Mais les caissières sont très inégales et en général incompétentes. Et surtout, absolument pas pressées. Mais alors absolument pas. On les excuse, elles doivent gagner un salaire de misère qui ne vaut pas la peine de se tuer au travail. Elle ne doivent pas recevoir de formation, et comme le travail est précaire, leur activité ici doit être temporaire, le temps de se refaire et de trouver un boulot qui en vaille la peine. Elles y passeront huit heures, quoiqu'il arrive, elles prennent donc leur temps.

Le problème c'est que le système est d'une inefficacité incroyable : chaque caissière doit fréquemment (très fréquemment) compter l'argent qu'il y a dans sa caisse, le noter sur une feuille, séparer une liasse de billet. Et certaines peuvent recompter leur argent 10 fois avant d'arriver au compte juste. Un surveillant passe et prends un somme d'argent, note, vérifie, fait signer quelque chose... une procédure incompréhensible qui prend des heures. Sans parler des problèmes techniques qui peuvent survenir. Par exemple, tu passes et la balance ne marche plus. Encore un casse-tête qui te fait perdre 10 minutes, quand tu ne dis pas simplement adieu à tes fruits et légumes.

Quand tu sors enfin avec tes gros sacs dans les bras et sur les épaules, l'air pollué de la rue te semble une brise fraîche au sommet du Corcovado. Tu te sens revivre. En général tu y as passé une heure à une heure et demie, la moitié dans la file de la caisse.Tu t'imagines, Sisyphe en haut de sa montagne regardant le rocher dévaler la pente. Jusqu'à la semaine prochaine.


PS: les photos ont été prise un vendredi matin, le 18 du mois. Une période beaucoup plus calme que celle racontée ici...

3 commentaires:

  1. ahahahahaaaaaaaaaah ! je ne plaindrai plus jamais de mes virées à monop' (sauf pour les prix de folie!) merci tienou encore un fois de tes "tranches de vie" !
    sere

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  2. Quelques conseils:
    1 pas de caddie :un panier çà suffit,tu es seul.
    2 y aller aux heures un peu plus "creuses"
    3 ne pas se laisser tenter par les "cochonneries " industrielles
    4 EVITER cela en allant au marché le dimanche matin derrière chez toi (quelques rues derrière) tu marches ,tu as des produits frais et tu rencontres des gens détendus!!!
    BISOUS

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